2012 – De l'invisibilité à la disparition – 15 min.

Texte lu sur une vidéo-projection du projet 1956 dans le cadre d'un forum Le pouvoir de l'image organisé par le Pôle 8 de l'EPFCL

 

 

L’invisibilité est première, elle précède la naissance et soutient l’inconnu. De même, une image ne se livre que lentement, ne consent à délivrer ses informations qu’à la condition que son spectateur y perde tout d’abord la vue [1]. Sans l'au-delà qui l’accompagne l’image est un leurre, comme le serait une réponse définitive aux questions qu’elle soulève.
Le temps de la vie est de cette nature, associant les certitudes d’un commencement et d’une fin, à l’inconnu des actes qui le ponctueront. La durée déroute et nous place divisée, entre perte et progrès, passur (contraction de passé et de futur) et présent.

 

Ô mémoire qui écrivit ce que j’ai vu [2]. L’image relie la trace invisible laissée par l'événement et sa perte au rapport entretenue avec la mémoire. Ainsi, des images disparaissent ou resurgissent de notre mémoire sans que nous ayons toujours conscience de leur effacement ou prise sur leur apparition. L’image mémorielle se différencie de l’image issue de la vision en cela que la première reconduit passivement et durablement l’effet d’un événement (ou d’une absence d'événement) alors que la seconde relève d’un rapport actif associant la réalité présente d’un objet à la dynamique subjective du regard. Mémoire et oubli, durée et présent sont aussi imbriqués et indissociables que visible et invisible [3].

 

La vision vise l’indivision, quand l’invisible divise. L’impact visuel ou imaginaire des images est souvent si puissant qu’il peut engendrer chez le lecteur l’illusion d’une solution ou d’une délivrance possible. En chevillant leur propos à une conclusion opportune, certaines images tentent d’abolir le vide et annihile le désir de savoir. De telles images sont des toiles fixantes, des réponses erronées à des questions inappropriées. En tant que telle, l’image d’un être ou d’une chose n’en dit pas la vérité, moins encore si elle est attendue. L’image est une tentative qui expose à sa manière l’insuccès intrinsèque du dire, ce qu’elle réussit est un essai.

 

La mémoire des images dont nous nous sommes détachés demeure comme des empreintes de pas invisibles faits au profit de l’instant. Rien ne me verra plus, je ne verrai plus rien [4]. Caïn, à fuir ou à vouloir se protéger du regard, perdra le sien dans l’obscurité de la tombe. Ce qu’il aura accepté, c’est à la fois une tentation et un ordre, ceux de la justification de ses actes, symbolisés dans le poème d’Hugo par le regard de Dieu. Plutôt que de faire cas de sa fuite, d’en prendre acte, il continuera de faire le jeu de l’instance intérieure qui rend caduque toute tentative d'échappée.

 

L’ouverture pour un regard ce peut être commencer à considérer ce qui ne (me) regarde pas, pas encore. Par l’observation directe, l’apparition d’un objet anticipe l’entendement (Georges Didi-Huberman parle d’une évidence visible). Dans son livre, La contrainte et l’acte, Franck Chaumon souligne que pour percevoir une image, il faut que la lumière qui frappe un sujet arrive jusqu’à nos yeux. Ce n’est pas le sujet lui-même que nous percevons ou que nous photographions, mais la lumière réfléchie par ce sujet [5], propos que l’on peut prolonger avec celui de la photographe Diane Arbus : Vous ne mettez pas dans une photographie ce qui va en sortir ou vice versa, ce qui ressort n’est pas ce que vous y avez mis [6]. Le regard est une parole qui se superpose à la perception de l’objet. L’objet fait l’image que construit le regard, elle nous relie à sa disparition (celle de l’objet ou de l'événement photographié) et à celle de l’objet photographique en lui-même. Que ce soit lors de la prise de vue ou à la lecture de l’image, la nature du regard témoigne d’un rapport à la perte et s’élabore dans une articulation multiple : ignorance et insistance, distance et sensibilité, constance et réalisme... bref, à notre disposition consciente et curieuse à voir sans savoir.
Si le regard peut se construire avec lucidité et détermination, la perception ne s’amorce pas nécessairement par la prise mais plutôt par défaut. Le regard est un rapport qui rapporte si l’on y prend pas garde. La cécité défend l’acuité, le désintérêt l’intelligible, l’éprouvé l’inconnu, l’oubli la nouveauté. Le regard tutoie le perdu, il est la parole silencieuse de disparitions présentes.

 

A l'image de la vie, la parole et l’œuvre sourdent du silence et retournent au silence, elles n’en marquent que davantage la réalité de leur empreinte singulière. Valérie Catelain écrit ainsi dans un texte intitulé La transparence du silence : La parole manquerait de profondeur sans silence mais celui-ci n’acquiert de sens vrai que parce que la parole en est originaire. La parole dépérit dès qu’elle n’est plus reliée à ce silence originel qui la fait naître [7].
L’œuvre d’art dessine les contours de ce qui n’est pas ou n’est plus, et qui, par là, a fait ou fait encore silence. Ce qui est reçu d’une parole emprunte à cette même dynamique. C’est essentiellement dans ce qui n’est pas dit que quelque chose parle, comme si les mots ne vivaient que dans le désir d’exprimer ce qui est absent et impossible à dire.

 

L’expérience du silence est celle de la voix intérieure, celle qui laisse place à l’imaginaire, à la méditation et permet de choisir. Le silence est aussi le coeur du secret et des non-dits pesants ; il renferme les joies anciennes, les blessures enfouies et les visages enfuis. Le visage est certainement l’émanation la plus parlante de l’âme humaine et de sa complexité.
Dans l’instant, un portrait peut être le reflet des amours ou des dissonances intimes. Ce qu’il exprime plus largement – car un visage témoigne d’une telle différence qu’il ne peut en être arrivé là par hasard – c’est l’expérience concrète de notre rapport au refus et à l’acquiescement.

 

J'aime, je n'aime pas : cela n'a aucune importance pour personne ; cela, apparemment, n'a pas de sens. Et pourtant tout cela veut dire : mon corps n'est pas le même que le vôtre [8]. Le corps n’échappe pas à l’image et les clichés lui collent à la peau. Disparaître-réapparaître, enfin par-être, c’est paradoxalement lui accorder une lisibilité multiple, complexe et erronée. L’image est un reste, elle représente l'insuccès et reproduit ce qui a été perdu, ou même exclu.
Entre l'image que l’on a de soi, celle que l’on transmet, et celle qui est reçue puis renvoyée il existe de grands décalages. Le contexte ou le milieu dans lequel se construit le sujet contribue à forger son identité, façonne sa sensibilité et oriente le rapport singulier qu’il entretient avec le monde. Ce que poinçonne un portrait n’est qu’une des possibles postures tenues dans un environnement donné toujours en mouvement. L’être humain au sein d’un même individu véhicule de multiples facettes. Considérer une personne par portrait interposé c’est lui offrir la possibilité de découvrir l’une d’elles. La figure de l’Autre est une inconnue non négligeable puisqu’il faut composer avec pour pouvoir exister.

 

L'exercice de l’existence nous apprend la reconnaissance et le manque. L’absence habite l’image lorsqu’elle s'appuie sur le sens concret de ce qu’elle représente et de la matérialité du tirage photographique, et s’ouvre sur un illogisme apparent, une incohérence pratique. La conscience émerge au croisement de ces deux trajectoires, l’acte (photographique) s’y ancre et prolonge le mouvement en s’attelant à une nouvelle dimension du visible. L’image est un acte cadré par le perceptible, modelé par l’invisible et tendue vers l’irreprésentable.

 

D’après le dictionnaire en ligne Atilf, une image est la représentation concrète et perceptible de la forme ou de l'aspect d'un être ou d'une chose, elle peut aussi servir à rendre sensible une idée abstraite, être la manifestation ou l’expression sensible de l'invisible et de l'abstrait, ou encore être la représentation mentale d'une perception, d'une sensation précédemment éprouvée, d’une vision intérieure ou d’une conception (plus ou moins exacte) d'un être ou d'une chose. Enfin, elle est aussi la représentation mentale produite par l'imagination [9].
La définition est au mot ce que la représentation est à l’objet, comme le mot est à la lettre ce que l’objet est à l’image mais la représentation construit l’image là où la définition la défait. La métaphore, l’allégorie, l’ellipse et autres figures de style participent à l’imagerie du langage. Le style s'appuie sur la lacune et manifeste par la forme ce que l’écriture réussit dans le trajet.

 

Les mots n’ont pas d’ombre, leurs silhouettes sont ancrées à l’espoir d’un relais. Ils sont des êtres de passage et de circonstance dont l’existence est suspendue au désir de commettre. L’indicible n’invite pas à se taire, le faire dénie la dette. L’écrit est une rature triomphée, la conquête muette des reste coi et des patentés. L’erreur est un socle, le défaut identitaire, carence, défaillance et manque sont bois de ce feu. Le cri délite le rien quand le pas défie le bien, l’adresse décide la lettre quand le ça dévie le lien, le va délie le viens quand le tien décime le mien. Les mots écoutent les mots.

 

Le sentimental est celui qui voudrait le profit sans assumer la dette accablante de la reconnaissance [10]. Une dette est réglée quand ce qui coûte perçoit la chute de ce qui le conçoit. La (re)connaissance s’acquiert ainsi par la défaite de résistances en prise avec le corps et les signifiants. La coupure enracine le geste au mouvement dans le même rapport qu’un effort ou un risque associent ce qu’on enlève à ce qui élève. En réalisant une perte, l’effort de faire, de dire (et d’écouter) délimite par là même l’espace indicible du manque et mesure l’aptitude intime à en ouvrir l’accès. La perte est un gain accessible.

 

Le phénomène de la vie est pour tout être une expérience unique et définitive, un trait orienté, dont la phrase est tracée sans connaissance d’effet ni de résultat. Pour ceux qui cherchent à savoir, l’encours représente l’ouverture, la suspension l’infini, le doute le moyen d’édifier, ils sont les contrepoints de l’interdit et les contretemps des impossibles.
Faire sans, faire sang neuf, défaire l’avoir, l’avant, l’avec, quitter un présent pour un autre dans la mesure du tout perdre, puis s’engager sur ce terrain démonté, imprévisible, étranger, dont l’existence n’est que sue, ou encore moins, possible. On le voit, c’est une voie autre, dont l’éthique, lestée du visible et de la préhension, attelée en connaissance de cause au désir (et au désir d’éthique [11]), est bâtie sur les continuelles nécessités de construire et de faire sens, de (se) connaître et de se sentir exister.
L’attente s’entend avec le temps au regard du hors sens que représente également ce vrai scandale qu’est la mort [12] (qui n’a pas de corps, ne meurt pas et ne perd donc rien à attendre). Se dessine ainsi le dessein des choix qui ne peuvent pas ne pas être faits pour le temps qui reste à l’être-pour-la-mort que nous sommes tous. Et la question, pour tout un chacun, c’est la suivante : qu’y-a-t’il d’important à sauvegarder pour ce temps qui reste ? [13]

 

Il n’y a pas d’écriture qui vous laisse le temps de vivre, ou il n’y a pas d’écriture du tout [14]. Le temps mobilise le vécu, il imbibe toute chose, il est le liant ou le don possible, l’écriture invisible qui ouvre la voie à la disparition. La disparition étire la vie jusqu’à son seuil. De l’omission à l’oubli, de l’absence à l’éloignement elle déploie l’effacement dans un étirement long. En prise avec le temps, l’existence s’accorde sur l’alternance des flux et des reflux. A l’opposé du semblant le désir ne pose pas. Tel un ressac, il fait de l’obstacle sa contrainte et le dépasse. De l’invisibilité à la disparition se réalise un corps à corps insaisissable : l’infini se détache du provisoire, la poussée épouse la limite, l’élévation l'errance, l’exigence le tumulte, la dignité le chaos. Le néant n’a pas d’image, la disparition c’est encore la vie.

 

Laurent Lafolie - 2012

 

Références

[1] J. Duvigneau, philosophe.

[2] Dante, La divine comédie - L’enfer, Chant II, vers 8, Paris, Éditions Garnier Flammarion / Poésie bilingue, 1999.

[3] M. Azeroual, photographe.

[4] V. Hugo, La légende des siècles, La conscience (61-68).

[5] F. Chaumon, La contrainte et l’acte, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Pratiques de la folie, 1997, p.41.

[6] D. Arbus, photographe.

[7] V. Catelain, La transparence du silence, in Autour de Julien Green, au cœur du Léviathan, Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, Collection Annales Littéraires, 707, 2000, p.51.

[8] R. Barthes, Roland Barthes par Roland Barthes, Paris, Seuil, Ecrivains de toujours, 1975, p.121.

[9] Dictionnaire en ligne Atilf, http://atilf.atilf.fr.

[10] J. Joyce, Ulysse, Nouvelle traduction, Paris, Editions Gallimard, Folio, 2004, p.595.

[11] P. Rey, Le désir, Paris, Editions Omnibus, 1999.

[12] J. Moreau, Le vrai scandale c’est la mort, chanson, Jeanne chante Jeanne, 1965.

[13] C. Herfray, La psychanalyse hors les murs, Paris, Editions de l’Harmattan, Collection Psychanalyse et civilisations, 2006, p.152.

[14] M. Duras, interview radiophonique.